Le sensible en partage

Commentaire pour l’exposition L’ombre d’un doute

 

Si l’on cherche parmi les œuvres présentées dans cette exposition quelle pourrait être la parenté propre à les associer, on sera forcé de constater qu’il n’y en a pas vraiment. Différence de lieux, de rythmes, de gestes, pas d’inscription idéologique claire, revendication d’exploration de mediums différents voire opposés l’un à l’autre… Non, rien à faire, elles ne se rencontrent pas, en apparence du moins, dans un lieu commun. Cependant Sébastien Basdevant et Matthieu Weil partagent le même terrain d’investigation : sonder le monde de manière sensible et travailler sur les convictions précaires que l’un et l’autre en dégagent à mesure, afin de leur donner corps par l’outil/l’objet « image ». 

S’hasarder à nommer cette recherche, c’est buter sur son caractère indicible. Que dire, dont le sens ne s’évapore pas aussitôt. Quoi qu’il arrive, tentative vaine, infructueuse forcément, ou comme dirait Samuel Beckett « Mal Vu, Mal dit », fatalement. C’est indéniable pourtant, leur collaboration se forge dans l’ombre (d’un doute), et s’établit dans la manifestation du même désir de retour à l’exploitation des phénomènes perceptifs. Afin de rendre aujourd’hui à l’expérience, sa capacité d’être pensée en acte et surtout point de départ de rencontre de l’altérité. 

En exergue à la découverte de leurs travaux, puisqu’ils tentent justement de poser l’énigme et de ne surtout pas la résoudre, je voudrais amener une question. Sur quel territoire, si tant est que l’indescriptible ne puisse-t-en être un, ces œuvres méritent-elles d’être abordées sans que celui-ci ne les bâillonnent ?
Et comme j’ai posé la question, je me permettrai aussi de tenter d’en formuler une réponse : ces deux jeunes artistes ont en commun de nouer à leur appétence de création un souci de l’Autre. Je n’entends pas démontrer que leurs tentatives, de ce fait, sont en dehors du champ infini et très flou des pratiques contemporaines — que l’on réduirait alors, en le stigmatisant à de la pratique aveugle et égocentrée — bien au contraire. Je crois qu’il y a chez eux, empreinte mutuelle de ne pas avoir peur de vouloir faire de l’esthétique, au sens grec, en tant que formulation exigeante du sensible. Une anti esthétique relationnelle. Ce qui me paraît, n’en déplaise, absolument pas anachronique mais au contraire signe annonciateur d’une nouvelle génération d’artistes.

J’aurai aimé parler de leurs travaux sans avoir à en passer par la ribambelle de concepts lourds et autres gros mots appartenant au lexique stéréotypé de la critique d’art. Il est certain qu’ils font de leur démarche personnelle un lieu de questionnement des positions, de la justesse, du politique flirtant avec la poétique … Mais en question, justement, sans programme, sans but pré-établi, en tant que fouille. Je crois que ce serait dommageable à l’appréhension de ces œuvres que de vouloir ici en dicter les réponses. Cette problématique partagée se retrouve dans une critique de certaines mouvances artistiques allemandes, tant de la peinture d’un Daniel Richter par exemple pour l’un, que des héritiers de la nouvelle objectivité photographique, Andreas Gursky entre autre, chez le second. 
Cette adhésion conjointe à la nécessité qu’une œuvre fasse expérience et non image ou idée préconçue dévoile une recherche sincère d’inscription poétique dans son sens noble, c’est à dire induisant de manière évidente — bien que souterraine dans leurs travaux — celle de l’engagement. Radical, car ni d’un côté ni de l’autre mais dans la nuance, là où le travail sur la forme démultiplie la puissance de la signification.

Tous deux issus d’une génération bercée par une incessante multitude d’images, ils affirment ne pas en être dupes. C’est assez habituel il faut le reconnaître dans cette génération, on peut être pour on peut être contre, mais cela c’est une autre question. Ce qui est intéressant cependant c’est leur attitude face à cela, loin de rejeter dans un retour risible de platonisme mal digéré, l’image comme fantasme ou fantôme, ils se distinguent à la fois des idéologies passées, et de la mutation du statut de l’œuvre en marchandise, en ne renonçant pas pour autant à ses derniers comme faits hérités et facteurs de réflexions. Sébastien Basdevant et Matthieu Weil ont le mérite de ne pas avoir peur de revendiquer une contemplation sans l’amputer de sens.

Explorant leurs mediums comme territoires de l’inconnu, ils tentent chacun dans leur domaine de rendre de l’aura à l’image. Sans fantasme de maitrise, c’est-à-dire sans promesse d’effet attendu, ils se veulent support, « supporters » d’une émancipation de la perception, d’une expérience pas uniquement visuelle ou agréable mais utile.

Alors la question se pose, est il juste de croire qu’aucune utopie esthétique ne soit désormais possible ?

« J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands et de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais. »
(Extrait de poème d’Arthur Rimbaud. Le bateau ivre)

Un commentaire de Jenny Lauro Mariani

 

 

Introduction par Leslie Compan

Contre l’image par Jill Gasparina

A propos de la série Quai Saint Antoine par Jenny Lauro Mariani