Contre l’image

Texte extrait du catalogue « Les Enfants du Sabbat 9″, copyright © Creux de l’enfer

 

«  La photo a remplacé certaines peintures, dessins et illustrations qui, en représentant la réalité, nous informaient sur elle »

Ecrire sur une œuvre d’art que l’on n’a pas vue est un exercice périlleux. Certains critiques ont résolu la difficulté en se pliant au théorème qui veut qu’ « une bonne description suffit », ce qui est pourtant très loin d’aller de soi. D’autres contournent le problème en évoquant le processus d’écriture, et cela relève d’une forme d’honnêteté intellectuelle louable, mais peu éclairante malgré tout. D’autres encore hésitent sans fin entre ces deux postures, au gré des aléas économiques, professionnels et personnels qui leur permettent ou non de se déplacer au bon moment pour voir une exposition. 
Qu’ai-je découvert devant les œuvres de Matthieu Weil, la série des Quai Saint Antoine (2007-2008) que je n’avais vue jusque là que sous forme de photographies assez mal imprimées ? Un rapport particulier à la matière et une dimension de peinture-manifeste insoupçonnable jusque là. Le motif de cette série peut être décrit très simplement comme un paysage urbain, des trottoirs après la pluie, un motif assez dépouillé, à l’exception de quelques détails, palettes, plaques d’égouts, inscriptions de parking, effets de réel qui créent la profondeur de champ. Mais les peintures de ce jeune artiste fonctionnent sur un mode proprement pictural : l’effet photographique qu’elles produisent lorsqu’on les regarde à 4 mètres de distance disparaît totalement lorsqu’on se rapproche. Le motif se brouille alors pour devenir pure matière, une masse abstraite d’huile et de couleurs. 
Il ne s’agit pas de revenir ici à la promotion d’une phénoménologie de l’art désormais périmée, ni de s’extasier sur les pouvoirs physiques des œuvres. Il s’agit plutôt de souligner que dans cette expérience de science-fiction mentale à laquelle les critiques d’art se voient parfois contraints de se livrer, une expérience dans laquelle l’image de l’œuvre au mieux, sa description au pire, remplacent trop souvent la vision et le contact direct, il se donne à lire une donnée centrale de l’art d’aujourd’hui : les contraintes médiatiques liées à la diffusion des œuvres ont insidieusement modifié les règles du jeu esthétique et la massification des œuvres d’art a imposé l’image comme un format dominant. La vérité est qu’un monochrome de Mosset ne fonctionne pas comme un portrait de Lucian Freud, et qu’une peinture peut être ou non une image. Mais Matthieu Weil s’évertue pour son propre compte à éviter toute confusion entre le pictural et l’image. Rattrapant à toute vitesse les acquis et les apories du parcours de Gerhard Richter (il travaille d’ailleurs d’après photographie), en plein basculement, il s’est mis récemment en quête d’un nouveau sujet, « quelque chose qui permette de ne pas peindre une image ». Après les paysages tronqués, après les sujets aquatiques (la Saône, le Rhône) qui lui ont fourni jusqu’ici des prétextes pour produire une peinture épaisse et matiériste (tout sauf le plat de l’image), il se pourrait donc qu’il choisisse désormais le corps comme motif, un motif qui ne serait plus un prétexte, mais un point d’accroche pour résoudre un problème spécifiquement pictural.
Si Richter, qu’il cite beaucoup, se décrivait comme un « peintre sans idéologie », il n’est pas sûr que ce désir d’échapper à l’image aujourd’hui (ou à l’inverse, de faire image) ne relève pas précisément d’enjeux idéologiques. Sa méfiance à l’égard de la jeune peinture allemande en est même un signe très clair. Au Creux de l’Enfer, la première peinture de la série était ainsi accrochée très haut, comme en contre-pied aux accrochages bas en vogue en Allemagne. C’est qu’il associe cette peinture (à tort, peut-être, mais c’est un autre problème) à des images qui ne sortent jamais d’une esthétique médiatique lisse, alors que tout son travail s’articule autour du refus de toute patine « corporate ». 

Jill Gasparina

 

 

Gerhard Richter, « Notes, 1964-1965), Textes, les Presses du Réel, 1999, p. 27
Entretien avec l’artiste, avril 2008. 
Voir « « Comprimer l’histoire en une seule image », entretien avec Kelley Walker, 04 #1, octobre 2007. «  Corporate patina »

 

 

Introduction par Leslie Compan

A propos de la série Quai Saint Antoine par Jenny Lauro Mariani

Le sensible en partage par Jenny Lauro Mariani